Une nation armée?

Cette semaine, la Police Nationale et des membres de la Minustah exhibèrent, à l’Académie de police, quelques armes à feu avant de les détruire. Certaines furent si rouillées et mutilées qu’on serait tenté de se demander à quoi servirait vraiment leur destruction. Mais là n’est pas la question. On devrait plutôt se demander quand Haiti est devenue une nation si armée et pourquoi.

Des armes illégales exhibées
le mardi 11 juillet.
(AP Photo/Dieu Nalio Chery)

Il semble aujourd’hui que plus de la moitié des populations urbaines possède une arme à feu. Les détenteurs en parlent avec fierté. ils les montrent aux amis et collègues comme des trophées, ou comme des acquisitions de grande valeur.

Certains de nos compatriotes peuvent avoir des raisons légitimes pour posséder de telles armes et ont les moyens pour s’en procurer légalement. On ne peut cependant pas s’empêcher d’être outré et de se sentir un peu mal à l’aise quand on découvre que quelqu’un, un jouvenceau surtout, dépourvu d’un emploi rémunéré et qui n’arrive même pas à satisfaire sa faim en possède une ou plusieurs. De qui proviennent donc ces armes et qui a vraiment intérêt à les distribuer?

Toute arme à feu, nonobstant son détenteur, est un engin de mort, et de mort violente. Et entre les main d’une personne essentiellement violente ou un cleptomane, elle devient un outil dangereux qui participe à l’anéantissement de ses semblables, affaiblit la société et institutionnalise une culture d’agression.

Combien de nos compatriotes seraient encore vivants aujourd’hui, sans la prolifération des armes à feu, un phénomène initié tout de suite après le 7 février 1986, amplifié durant la décade suivante jusqu’à atteindre un degré de saturation apparemment irréversible? Combien de jeunes filles conserveraient une décence exemplaire avant de rencontrer l’homme avec qui elles feraient le reste de leur bout de chemin, si on ne leur avait pas ravi violemment et de façon prématurée leur innocence avec le menace de ces instruments d’agressions? Combien de litiges seraient réglées à l’amiable sans la présence chez l’une ou l’autre des parties d’une arme à feu?

Un officier de police nationale se servant d’une machine détruit une arme à feu lors d’une cérémonie de démantèlement d’armes illégales à l’académie de police,
le mardi 11 juillet 2017.
(AP Photo/Dieu Nalio Chery)

Au temps des Duvalier, on savait bien qui était armé. Et en conséquence, on tachait de les éviter, ou de ne pas froisser leur susceptibilité. Une démarche qui devient aujourd’hui impossible. Il est donc impossible d’éviter ce jeune homme qui semble mendier devant une banque ou un magasin quand on y pénètre pour, quand on y sort, découvrir le mendiant se métamorphoser en voleur à mains armées ayant été prévenu de l’intérieur du nouveau contenu de sa bourse. Il est impossible d’éviter ce voisin de longue date qui devient brusquement jaloux de cette famille du quartier qui gère un peu ses maigres revenus. Pour ravir à cette dernière l’objet de sa jalousie, ce voisin n’hésitera pas à solliciter l’aide de suppôts inconnus du quartier. Que dire de ces propriétaires qui deviennent la proie de spoliateurs et escrocs brandissant lors de leurs forfait des armes de haut calibre!

Haiti est donc aujourd’hui une nation armée, non pour se défendre et protéger l’intégrité de son territoire, mais pour détruire ses propres enfants, les réduire au silence, les terroriser, les spolier. Tant qu’on ne contrôle pas l’acquisition de ces armes, avec un système d’enregistrement strict inséré dans le code criminel; tant qu’on ne punisse pas sévèrement les détenteurs illégaux de quelques horizons qu’ils appartiennent, les actes de brutalité insensés continueront à obscurcir le panorama social, affaiblir les piliers économiques, décourager les investisseurs étrangers et tenir à distance les touristes.

J.A.

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