C’est à eux d’avoir honte

Aujourd’hui ramène le 8ème anniversaire de cette fatidique journée à la fin de laquelle des milliers de vies ont été terrassées, des infrastructures qui faisaient notre fierté détruites, laissant les survivants désemparés, et des parents se trouvant à l’extérieur du pays éperdus de douleur.

Ce 12 janvier serait pour nous une journée de réflexions sur les attentes et espoirs immédiatement post-sismiques non encore comblés:

• Attente d’une ré-urbanisation des villes affectées sans l’hypertrophie urbanistique d’avant;
• Attente d’un programme d’éducation et de prévention pour éviter, en cas d’un similaire désastre, tant de pertes;
• Attente d’un nouveau « contrat social » des composantes de la société civile qui tiendrait compte de l’instauration de l’ordre sociale et des revendications populaires de dignité et d’honneur;
• Espoir des familles refugiés encore dans les camps de fortune de reprendre une vie normale.

Mais dès la veille nous nous trouvons confrontés aux propos de l’homme virtuellement le plus puissant du monde qui, dans un élan empreint de racisme traite notre pays, le Salvador et tout le continent africain de « pays de merde » (shitholes). Nos compatriotes, les Salvadoriens et les Africains seraient tentés de se sentir humilier et d’avoir honte. Nous avions vu des larmes coulées sur les joues de certains lors d’échanges traitant de l’épisode conduisant à cette épithète. Nous leur dirons donc que “ce n’est pas à nous d’avoir honte”; car si comme l’indique Merleau-Ponty la honte est cette expérience avec autrui qui pourrait nous “donner la conviction de d’être rien”(1), nous sommes bien imbus, Haïtiens, Salvadoriens et Africains, de nos capacités quoique pauvres. Nous avons cet équilibre qui nous force à contrôler notre dialectique quand les conséquences exposeraient notre négative surcharge mentale. Nous possédons cette humanité qui manque au leader de la plus grande puissance du monde et à la grande majorité de ses supporteurs dont malheureusement certains de nos compatriotes. C’est donc à eux d’avoir honte aujourd’hui.

  1. Honte à ceux et celles qui refusent de dénoncer leur chef en se servant de sophismes quand interrogés par la presse ou pire en se réfugiant derrière la thèse de « fake news »;
  2. Honte pour leur mépris flagrant du droit qu’ils essaient de justifier en inscrivant l’infâme propos dans le contexte d’une stratégie de contrôle de l’immigration.
  3. Pour certains, honte pour cette lâcheté qui se traduit par leur silence qui nous rappelle un peu celle affichée par certains Allemands dans les années 1930.

Il faut toutefois admettre que nous sommes un peu dégoûtés, un dégoût moral qui s’explique par la monstruosité des formes dialectiques dans la politique d’aujourd’hui et exposée continuellement par les réseaux sociaux. Ce sentiment nous avait envahis bien avant que la décomposition, l’horreur et la répugnance que suscitent le climat politique chez le voisin du Nord aient atteint Haïti. Ce sentiment nous avait envahi quand certains de nos compatriotes, malgré les signes avant-coureurs du climat dont nous parlons, avaient endossé sans réserve un candidat avec une capacité de manipulation de son imaginaire et qui dénigrait ses opposants dans la course présidentielle, les femmes, les Mexicains et une partie de la population américaine.

Pour nous, ce dégoût s’amenuisera et disparaîtra probablement une fois absent son objet. Mais ceux qui cachent aujourd’hui leur honte, pour ne pas froisser, vivront pour toujours dans l’angoisse à moins qu’ils souffrent d’une carence des fibres d’humanité.

Le Memorial du 12 janvier
Photo prise le 12 janvier 2018
© Présidence d’Haiti

Alors, compatriotes, n’ayons pas honte aujourd’hui, et pensons à ceux et celles qui ont péri dans le séisme dont nous célébrons aujourd’hui le 8ème anniversaire.

  1. Des compatriotes aux vies exemplaires;
  2. Des compatriotes très éduqués avec une expérience universitaire honorable;
  3. Des enfants innocents non encore atteints par la monstruosité des hommes au pouvoir et de cette ignorance conduisant souvent à la bassesse.
  4. Des étudiants étrangers qui voulaient faire l’expérience de cette terre à la fois magique, chaleureuse et oui, reconnaissons-le, pauvre, et qui avaient choisi le mauvais moment(2) pour un tel séjour.

Ils méritent d’être, au moins aujourd’hui, l’objet de nos bons souvenirs.

J.A.

≅ Note:

(1) Merleau-Ponty, Maurice. Le visible et l’invisible. Paris : Gallimard, 1964; p. 89.
(2) Des étudiants de Lynn University de la Floride se trouvaient en Haïti dans le cadre d’une mission humanitaire. Plusieurs ont succombés quand l’hôtel Montana, où ils étaient logés, s’écroula.
Britney Gengel, de Massachusetts, fut l’une de ses étudiants. Au deuxième jour de sa visite, elle envoya un sms à sa mère pour lui faire part de désir d’ouvrir un orphelinat dans le pays. Elle fut emportée quelques heures plus tard. Ne voulant pas que sa mort soit vaine, ses parents, Len et Cherylann Gengel, avec leurs fils Bernie et Richie, donnèrent suite à désir en construisant un orphelinat à Grand-Goâve qui abrite une soixantaine d’enfant.

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