Pour un carnaval où l’art côtoie la bienséance

La nouvelle tomba en mi-semaine : Le groupe musical de Joseph Michel Martelly est exclu du défilé carnavalesque des Gonaïves [Voir note] devant se dérouler du 2 au 4 février.

C’est une décision qui a demandé, de la part du Comité organisateur du carnaval de la Cité de l’indépendance, beaucoup de courage. Mais Les habitants des Gonaïves sont connus pour leur courage. Et encore une fois, nous les applaudissons.

Certains voudraient voir dans cette exclusion, une position politique. Pour nous, elle reflète plutôt un désir des membres du Comité de se présenter en “agents de moralité” dans une société où la désintégration morale est visible dans tous les centres urbains. Pour ce, ils refusent d’accepter la grivoiserie et l’obscénité comme parties intégrantes des festivités carnavalesques qui devraient, en principe, être une fête projetant la culture haïtienne dans ce qu’elle a de singularité, et où les familles se divertiraient sainement tout en se délectant des œuvres musicales bien balancées, tout en admirant les motifs allégoriques des chars, masques et autres déguisements originaux.

Dans cette vision du carnaval, Joseph Michel Martelly, alias Sweet Micky et autres animateurs qui pensent rallier la foule à coups de sottises, n’ont pas leur place.

Avant son élection à la présidence à la fin de l’année de 2010, Joseph Michel Martelly était bien connu pour ses grivoiseries et ses insipidités vestimentaires durant les défilés carnavalesques de Port-au-Prince. Après son passage à la présidence (2011-2016), on avait pensé qu’il deviendrait, quoique retournant à la musique, un modèle de retenue dans une société qui vit encore dans les nuages de l’insouciance et n’arrive pas encore à faire la distinction entre les principes amoraux, les conduites immorales et les valeurs morales. On s’est trompé. Dans son première meringue de carnaval post-présidentiel, il avait ciblé de façon malsaine, des journalistes qu’il jugeait trop critiques à son égard, et ses prestations publiques rendaient mal à l’aise même ceux qui ne font des vertus morales les principes fondamentaux de leur vie de tous les jours.

Il faut bien admettre que Sweet Micky n’aurait jamais existé ou connu tant de succès sans l’aval, l’encouragement, et le silence d’une grande partie de la société. Il était et est encore aujourd’hui bien conscient de nos faiblesses morales et de l’absence d’agents moraux qui définiraient et favoriseraient l’action citoyenne basée sur la responsabilité, la discipline et l’apprentissage des bonnes mœurs.

Il est bien conscient que nos faiblesses morales nous poussent souvent à rejeter les contraintes et les obligations de la bienséance et du savoir-vivre, surtout en des moments d’euphorie et de grands défoulements tels observés pendant les trois jours de carnaval.

Il fut un temps où le carnaval était cette fête de famille que nous mentionnons plus haut. Certes, on déridait les politiciens et certains personnages de l’histoire; on ridiculisait certains modes importés, mais le spectacle était de qualité acceptable. Il fallait alors un déguisement pour participer au défilé. Pour accompagner son groupe sur le parcours, l’uniforme était de rigueur. Aucun chef d’orchestre n’aurait pris la liberté de s’exposer au-delà des exigences de la décence. Aucun animateur, perché sur un char, prendrait la chance de débiter des obscénités. Ce laisser-aller débuta dans les années 70 sous le gouvernement de Jean-Claude Duvalier avec le pullulement des mini-jazz.

Il est donc temps de revenir à ce carnaval où l’art côtoie la bienséance. La décision du Comité organisateur du carnaval des Gonaïves pourrait être un signe que ce retour est possible.

J.A.

≅ Note:

  • La nouvelle de l’exclusion du groupe de Sweet Micky au carnaval de Jacmel nous a été parvenue après la publication de cet article.
    Source: Pierre, Claudy Junior. “Carnaval De Jacmel : Le Groupe Sweet Micky a été Exclu.” Le Nouvelliste. [Haiti] , publié le 29 Jan. 2018. Electronique article vérifié le 30 Jan. 2018.
    [http://lenouvelliste.com/article/182560/carnaval-de-jacmel-le-groupe-sweet-micky-a-ete-exclu]
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