9210.- Le Carnaval Haitien

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Le Mot carnaval vient du latin carne vale signifiant “adieu à la chair”, une référence non seulement à la viande mais aussi à tout autre plaisir interdit durant les 40 jours de Carême. C’est pourquoi, durant les jours précédant le Mercredi des Cendres, premier jour de Carême, il était coutume dans les pays catholiques de l’Europe Occidentale de manger à satiété et de s’adonner à toute autre débauche rivalisant des fois, les Bacchanales, les Saturnales et les Lupercales de l’Empire romain.

En Haiti, le carnaval demeure donc un temps de grandes réjouissances populaires et d’intenses défoulements. Appelée “mardi gras” la saison dite de carnaval commence le Dimanche après l’Épiphanie (6 Janvier) pour atteindre sa culmination durant les trois jours précédant le Mercredi des Cendres. Comme disait un ancien maire de Port-au-Prince, dans la société haïtienne, cette festivité n’est pas négociable.

Durant les dimanches de préparations, des groupes à pied ou sur des camions transformés pour la circonstance en chars se déambulent dans les principaux artères des grandes villes et de certaines communes. C’est donc une façon pour ces groupes de tester la composition musicale qu’ils ont préparée pour la circonstance.

Pendant les trois jours gras, les différentes mairies prennent en charge les défilés quotidiens en défrayant les frais de certains groupes. Les participants à ces défilés se déguisent au gré de leur fantaisie portant des masques de fabrication étrangères ou créées localement. Les membres des groupes de quartier ou des clubs portent un déguisement démontrant leur affiliation.

Jusqu’au milieu des années 80, les déguisements étaient plutôt traditionnels, avec un goût poussé pour les habitants précolombiens (les indiens) et certains personnages grotesques de l’histoire (ex. Charles Oscar), Toutefois, récemment, il devient de plus en plus courant de voir des participants se déguiser en fameux et contemporains personnages. Les défilés sont animés par des groupes musicaux montés sur des chars flamboyamment décorés aux frais de commanditaires ou des mairies et dont la musique rythmique (méringue) entraînent participants et spectateurs. L’observateur impassible ne manquera probablement pas de noter que ces défilés sont en quelque sorte une fusion de spectacle pompeux, de musique, de dance et d’émotion accompagnée quelques rares fois, de violences. Mirville y voit même des “manifestations d’actes symptomatiques, d’actes perturbés et d’actes inhibés”. Il explique, par exemple, que “la parodie grivoise des chansons originellement innocentes répondent […] à des tendances inconscientes profondes (1).

Il arrive souvent que deux ou trois groupes musicaux dominent ou donnent le ton aux festivités carnavalesques, une situation pouvant se dégénérer en rivalités. A Port-au-Prince, par exemple, dans les années 50, une certaine rivalité existait entre les groupes Titato du Bel-Air, Dragon du quartier de Poste-Marchand, et Nirvana du Portail de Léogâne. Les années 60 auront vu l’émergence des groupes Compas Direct dirigé par Nemours Jean-Baptiste et Cadence Rampa de Webert Sicot. Les Groupes Gypsies et Difficiles tous deux de Pétion-Ville furent les concurrents des années 70. Aujourd’hui, Djakout-mizik, T-Vice représentants du rythme compas, le groupe à tendance rap King Posse, et ceux de rythme racine, Boukman Eksperyans et Ram, dominent le pavé.

Jusqu’à tout récemment, le carnaval à Port-au-Prince était le de facto « carnaval national ». Haïtiens et touristes étrangers venaient d’un peu partout pour y assister ou y participer. Ces dernières années, le carnaval à Jacmel se fait une certaine renommée à cause de sa créativité. Des milliers de visiteurs se déferlent sur la métropole du Sud-Est pendant ces festivités qui ont lieu généralement une semaine avant celles de Port-au-Prince.

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Carnaval de Jacmel 2014

En 2012, bénéficiant des largesses du gouvernement Martelly-Conille, Les Cayes furent choisies pour organiser le carnaval national, une action ouvertement critiquées par les Jacméliens. Le carnaval officiel se décentralisa en se déplaçant notamment au Cap-Haitien (2013), aux Gonaïves (2014).

Alors que la ville de Port-au-Prince se trouva dépourvue de son carnaval, les mairies des communes avoisinantes dont Pétion-Ville, Delmas et Carrefour organisèrent leur propre défilé une semaine plus tôt. En 2015, le carnaval est donc revenu à Port-au-Prince.

Au moment de défoulement et d’intenses émotions populaires, des dérapages peuvent facilement être enregistrés (2). Les régimes politiques en Haiti l’ont toujours compris, c’est pourquoi les gouvernements de ces cinq dernières décades ont toujours essayé de contrôler le flot et le déferlement suscité par les festivités carnavalesques, mettant ouvertement ou tacitement en garde contre toute expression de protestation politique ou, mieux encore monopolisant l’événement pour faire passer leur propre message. Ces genres de situations ont été des plus évidentes sous les régimes des Duvaliers. Et pendant deux ou trois années, sous la présidence de François Duvalier, Haiti ne connut pas seulement une période de carnaval mais deux, un carnaval traditionnel avant le temps des carême, et un autre organisé au printemps appelé Carnaval des Fleurs (3). Toutefois, il a été vraiment difficile aux gouvernements d’avoir une totale main mise sur le carnaval, et les Haïtiens en ont toujours profité pour se distraire éperdument et se faire entendre.

Ces dernières années, c’est le tour des organisations féministes des titulaires du Ministères à la Condition Féminine de monter au créneau en dénonçant l’utilisation dégradante du corps de la femme dans les chansons et les vidéo-clip des méringues.

De tout temps, les groupes musicaux avaient pris bien soin d’insérer dans leur méringues des mots dont l’écho prêterait à confusion. Aujourd’hui, on ne se contente plus de faire des insinuations, les mots les plus répugnants sont lâchés, et pire, répétés par celles qu’ils dégradent et qui devraient s’en offusquer. Aliénation disent certains compatriotes, déferlement de certaines inhibitions diront d’autres.

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Le drame des premières heures du 17 février 2015

Parfois le carnaval tourne au drame.

Ce fut le cas le 24 février 1998 quand Le char du groupe musical Ram devint incontrôlable et se lança dans la foule. Des dizaines de personnes trouvèrent la mort. En février 2015, au deuxième jour des festivités, sur le char de Barikad Crew, un groupe à tendance Rap, le chanteur, Daniel Darius, alias Fantom, heurta un câble électrique qui produisit une décharge. Ce fut la panique parmi les spectateurs. 17 personnes ne revinrent plus chez elles et on enregistra plus de 70 blessés. Le troisième jour du carnaval a été annulé, fait jusque là inédit.

≡ Notes

  1. Mirville, Ernst. Considérations ethno-psychanalytiques sur le carnaval haitien. « Collection Coucouille ». Port-au-Prince: [s.n.], 1978; page 62.
    Corvington rapporte que “Le carnaval ne connaît pas sous Boyer le déchaînement lascif qui deviendra sa caractéristique dans les années à venir”. C’est une fête où tout le monde s’amuse sans le déchaînement lascif qui deviendra sa caractéristique. (Port-au-Prince au cours des ans Vol. 3; p. 70).
  2. “Durant le carnaval de 1846, Pierrot est la risée de toute la ville; on imite sa voix et sa démarche” Ibidem; p. 94.
  3. Le premier carnaval des fleurs fut organisé sous le président Sudre Dartiguenave en 1916, moins d’un an après l’occupation du territoire par les Américains. Il ne devint toutefois pas une tradition.
    Sous le gouvernement du président Dumarsais Estimé, durant l’exposition du bicentaire de Port-au-Prince, une de ces genres de festivités furt organisé.
    Duvalier reprit cette idée et en fera une tradition jusqu’en 1973. Le peintre Haïtien, Rigaud Benoit (1911–1986) immortalisa les festivités de cette période à travers un tableau portant le title Carnaval des Fleurs (1973).
    En 2012, l’idée d’organiser un carnaval est reprise par le gouvernement Martelly-Lamothe.

≡ Bibliographie:

  • “Haiti : le carnaval sanglant” Le Point.  No. 1641, (2004): 54 (4 pages)
  • Averill, Gage . “Anraje to Angaje: Carnival Politics and Music in Haiti.” Ethnomusicology Vol. 38, No. 2, Music and Politics (Spring, 1994), pp. 217-247
  • Cosentino, Donald. “My heart don’t stop” : Haiti, the Carnival state” in: Carnaval!Seattle : University of Washington Press, 2004.
  • Danticat, Edwidge. Après la danse : au coeur du carnaval de Jacmel, Haïti. Paris : Editions Grasset & Fasquelle, 2004.
  • Danticat, Edwidge. After the dance : a walk through Carnival in Jacmel, Haiti. New York : Crown Journeys, 2002.
  • Dessureault, Guy.; Pierre, Chevelin Djasmy,; Satyre, Joubert. Marie-Merci au défilé du carnaval. Saint-Damien-de-Brandon, Québec : Éditions du Soleil de minuit, 2006
  • Divers, Michelet. Le carnaval jacmélien. [Haïti : s.n., 1994].
  • Fouchard, Jean
    La méringue, danse nationale d’Haïti. [Montréal] : Leméac, 1973
  • Hibbert, Fernand
    Masques et visages. Port-au-Prince : Editions H. Deschamps, 1988.
  • Jadotte, Hérard
    Le carnaval de la révolution de Duvalier à Aristide : essais. Port-au-Prince : Editions Fardin, 2005.
  • Juste-Constant, Voegeli
    La musique dans le carnaval haïtien : aspects urbains et ruraux. Dissertation: Thesis (Ph. D.)–Université de Montréal, 1994.
  • Largey, Michael
    Composing a Haitian Cultural Identity: Haitian Elites, African Ancestry, and Musical Discourse. Black Music Research Journal. Vol. 14, No. 2 (Autumn, 1994), pp. 99-117.
  • Papillon, Margaret
    Sortilèges au carnaval de Jacmel :roman. Haïti : [s.n.], 2002.
  • Simpson, George Eaton
    Peasant Songs and Dances of Northern Haiti.
    The Journal of Negro History Vol. 25, No. 2 (Apr., 1940), pp. 203-215.

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Date de création: 12 janvier 2002
 Dernière mise à jour: 19 février 2017

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